Perte d’autonomie, fragilité grandissante, isolement. Quand la capacité à défendre ses intérêts s’effrite, la tutelle surgit comme une protection judiciaire majeure. Décider à la place d’un autre, c’est lourd, souvent source de doutes, d’incompréhensions. Qui fait quoi ? Que peut décider le tuteur seul ? Où s’arrête son champ d’action ? Et surtout, pour quels actes la loi exige-t-elle de passer par le juge ? Le quotidien des familles et des professionnels oscille entre urgence et prudence. Distinguer l’essentiel de l’accessoire, éviter les nullités, comprendre ce que recouvre « l’accord du juge” : enjeux concrets, parfois dramatiques.

Comprendre la tutelle : mesure de protection et d’accompagnement

La tutelle[1] s’impose quand un adulte n’est plus en état, physiquement ou mentalement, de gérer ses affaires. Elle ne se confond pas avec la curatelle, plus souple, où la personne conserve une part d’autonomie. Ici la représentation est complète. Le tuteur agit pour la personne protégée, mais sous contrôle du juge. 

La procédure de mise sous tutelle est stricte, les critères médicaux sont précis et la décision revient au tribunal. 

Au cœur du dispositif, les actes sont gradués en fonction de leur importance : la vie courante, la gestion administrative et les actes lourds, qui engagent le patrimoine ou la personne. C’est sur ces derniers que le juge garde la main.

seniors sous tutelle qui veulent vendre leur maison

Trois catégories d’actes : administration, conservation, disposition

Tout ne se vaut pas dans la gestion d’un patrimoine ou de la vie civile. Le droit distingue :

  • Actes conservatoires : urgence, nécessaire pour protéger un bien ou un droit. Exemples : régler une dette pour éviter une saisie, souscrire une assurance après un sinistre, réparer une fuite d’eau.
  • Actes d’administration : gestion ordinaire, actes routiniers. Payer les factures, conclure un bail d’habitation de moins de neuf ans, acheter des biens d’usage courant.
  • Actes de disposition : conséquences durables, modification du patrimoine. Vendre un bien immobilier, accepter ou refuser une succession, souscrire un emprunt, consentir une donation ou placer une somme importante.

En tutelle, le tuteur gère seul les actes courants, mais pour chaque acte de disposition, la règle bascule : rien ne s’improvise, tout passe par le juge.

LIRE AUSSI : Que deviennent les biens d’une personne sous tutelle ?

Liste détaillée des actes soumis à l’autorisation du juge des contentieux de la protection

Pas de flou : la loi encadre strictement la liste des actes qui nécessitent une demande formelle auprès du juge des contentieux de la protection. Sans cette autorisation, l’acte est nul, parfois irrémédiablement.

  • Changement de domicile de la personne protégée, surtout en cas d’entrée en établissement spécialisé (EHPAD[3], résidence autonomie). L’avis médical extérieur s’impose avant toute décision de vente ou de rupture de bail.
  • Vente d’un bien immobilier : résidence principale, secondaire, local commercial. Le juge analyse l’intérêt de l’opération, souvent sur dossier complet et argumenté.
  • Acceptation ou renonciation à une succession : sauf si la succession est manifestement bénéficiaire et que l’attestation notariée le confirme. Toute prise de risque patrimoniale est écartée.
  • Donation ou partage de biens : transmission anticipée, partage entre héritiers vivants, tout implique la validation judiciaire.
  • Souscription d’un emprunt : y compris pour financer l’entrée en établissement ou régler des dettes importantes.
  • Placement financier sur certains supports (assurance vie, valeurs mobilières hors livrets réglementés), souscription ou modification d’un contrat d’assurance vie.
  • Ouverture ou clôture d’un compte bancaire dans un nouvel établissement, surtout lorsqu’il s’agit de transférer des avoirs conséquents ou de diversifier les placements.
  • Disposition du logement : vente, mise en location si la personne est propriétaire, résiliation du bail si elle est locataire.
  • Vente du véhicule principal, si la valeur est significative ou en cas de doute sur l’utilité future.
  • Modification du régime matrimonial, signature d’une transaction, partage amiable partiel.
  • Actes en justice pour la défense de droits extra-patrimoniaux du majeur protégé (par exemple contestation d’une décision administrative ou d’un refus de soins).

Certains actes, autrefois soumis au juge, ont vu leur régime allégé par la loi du 23 mars 2019 : placements sur des livrets réglementés, ouverture d’un compte dans une banque déjà utilisée avant la tutelle. Mais le principe reste : acte grave, acte soumis au juge.

Procédure d’autorisation : formalités et vigilance

Pour chaque opération, la marche à suivre consiste à adresser une requête écrite au juge des contentieux de la protection du tribunal compétent, exposant clairement la situation, l’intérêt pour la personne protégée, et joignant tous les justificatifs. 

Le juge rend alors une ordonnance, qui sert de document à présenter à la banque, au notaire ou à toute administration concernée. Sans ce feu vert, il est impossible de poursuivre la démarche. Les délais sont parfois longs, et la vigilance s’impose pour anticiper et ne pas bloquer une situation d’urgence.

tuteur faisant une demande de changement de domicile auprès du juge

Actes passés sans autorisation : quels risques pour le tuteur, la famille, la personne protégée ?

Un acte de disposition réalisé sans l’accord du juge entraîne une sanction radicale. Sa nullité est absolue et peut être confirmée des années plus tard, avec des conséquences lourdes.

L’acheteur du bien immobilier doit rendre les clés, la banque annule l’emprunt et la succession redevient incertaine. 

Le délai pour agir en nullité est de cinq ans à compter de l’acte. Les co-contractants s’exposent, tout comme le tuteur, à des recours et parfois à des poursuites civiles. La vigilance est toujours de mise. Avant tout engagement, il convient de vérifier la nature exacte de l’acte et, en cas de doute, de consulter un professionnel ou le greffe du tribunal.

LIRE AUSSI : Où va l’argent d’une personne sous tutelle ? Et quoi faire en cas de soupçon d’abus

Cas particuliers et exceptions : ce qui échappe (ou presque) au juge

Certains actes, dits « strictement personnels”, relèvent exclusivement de la personne protégée. Par exemple : consentir à sa propre adoption, reconnaître un enfant, choisir le prénom ou le nom d’un enfant, exercer l’autorité parentale. Même sous tutelle, la volonté de la personne prime, sauf contrariété manifeste à ses intérêts. Pour les actes médicaux, la personne protégée garde le dernier mot, y compris pour les interventions graves. En cas de désaccord avec le tuteur, c’est le juge tranche.

A l’inverse, d’autres mesures de protection (curatelle[2], sauvegarde de justice, habilitation familiale) instaurent des régimes différents, plus souples ou plus restrictifs selon le cas. Mais la tutelle demeure la formule où l’intervention du juge reste la plus fréquente pour les actes engageant durablement la vie ou le patrimoine.

Tableau récapitulatif : actes et autorisations en tutelle

Type d’acteQui décide ?Besoin d’accord du juge ?
Courses, actes courantsPersonne protégée ou tuteurNon
Renouvellement pièce d’identitéTuteurNon
Changement de domicileTuteurOui
Vente d’un bien immobilierTuteurOui
Acceptation/renonciation à successionTuteurOui (sauf exception)
Donation, partage de biensTuteurOui
Souscription empruntTuteurOui
Placement assurance-vieTuteurOui
Consentement acte médicalPersonne protégéeNon (sauf désaccord)

Questions fréquentes sur la tutelle et l’accord du juge

Une vente de meubles doit-elle passer devant le juge ?

Si le mobilier concerne la résidence principale ou secondaire, et si la vente accompagne un changement majeur (entrée en établissement), l’avis d’un médecin et l’accord du juge s’imposent.

Qui contrôle le tuteur ?

Les proches peuvent alerter le juge en cas de doute. Par ailleurs, le tuteur rend des comptes annuels. Toute contestation peut se régler devant le tribunal.

En cas d’urgence, comment agir rapidement ?

Pour un acte conservatoire (urgence absolue), le tuteur peut agir seul. Pour tout acte de disposition, il faut saisir le juge en urgence, requête motivée à l’appui.

Certains actes peuvent-ils être annulés après coup ?

Oui, notamment ceux passés sans accord du juge alors qu’il était requis. La nullité est encourue dans un délai de cinq ans.

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Commentaires (3)

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  1. wagner nicole

    j’ai demande a etre tutrice de mon mari. La juge des tutelles a estime que j’etais trop agee et a nomme un organisme comme tuteur. N’ayant jamais recu sa decision, je n’ai pu faire appel. Cette decision pose un tas de problemes, mon mari declare invalide depuis 1989 ne gere rien et il est reconnu par l’organisme de tutelle que je suis parfaitement apte a continuer a prendre toutes decisions concernant mon mari et moi meme. Pendant un an, le tuteur a ete absent de toutes decisions sauf bloquer notre compte joint. Le nouveau tuteur refuse le remboursement des factures au nom de mon mari, je paie la totalite des assurances, des impots, du salaire et ursaaf de notre employe, l’entretien de la propriete avec ma propre pension. il refuse de me rembourser la part d’impots pour emploi de notre salarie, etc…

    Répondre
  2. Bernard et jeanine Le sommer

    Nous voulons acheter un terrain la maman est sur curatelle mais la personne qui représente la curatelle a u un avc combien de temps il faut pour remettre une autre personne

    Répondre
    1. Amandine

      Bonjour

      Je vous remercie pour votre commentaire.
      La désignation d’un nouveau curateur par le Juge des contentieux de la protection peut prendre de quelques semaines à plusieurs mois, mais vous pouvez demander au tribunal la nomination urgente d’un mandataire ad hoc pour ne pas bloquer la vente.
      Bonne journée.
      Amandine

      Répondre

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