Dans le silence de la table, un geste arrêté, un regard absent devant l’assiette. Chez les personnes atteintes de démence, chaque repas peut devenir un terrain de tension, d’inquiétude, parfois de découragement pour l’entourage. Le refus de manger n’est pas une simple lubie ni un caprice de l’âge. Il cache souvent une détresse, des mécanismes complexes, des signaux que le corps et l’esprit tentent d’émettre quand les mots ne suffisent plus. Savoir les déchiffrer, c’est déjà commencer à aider.

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Des comportements alimentaires bouleversés

La démence, en particulier la maladie d’Alzheimer, modifie la relation à la nourriture bien avant les stades avancés. 

Les manifestations se déclinent en une palette de situations : 

  • tourner la tête à l’arrivée de la cuillère, 
  • recracher systématiquement, 
  • refuser de s’asseoir à table, 
  • déambuler, 
  • manger très lentement, 
  • finir par repousser l’assiette. 

D’autres fois, c’est une confusion complète : la personne oublie qu’elle vient de manger, réclame un second repas, ou inverse les rythmes, picorant la nuit, somnolant le jour.

Un simple « petit appétit » lié à l’âge n’a rien à voir avec ces troubles. Ici, il s’agit d’un trouble du comportement alimentaire secondaire, parfois brutal, souvent progressif, qui s’accompagne de modifications profondes de l’état nutritionnel.

LIRE AUSSI : Combien de temps une personne âgée peut-elle survivre en refusant de manger ?

Décrypter les signaux d’alerte

  • Perte de poids rapide (plus de 5 % du poids en un mois, ou 10 % en six mois), vêtements qui flottent, fatigue accrue : ces signaux doivent pousser à la vigilance.
  • Oubli des repas, désintérêt pour la préparation, confusion sur la prise alimentaire.
  • Modification du goût : aliments fades, goût métallique, rejet des plats familiers, attrait soudain pour le sucre ou le sel.
  • Gestes perturbés : difficulté à utiliser les couverts, à découper, à reconnaître les aliments (apraxie, agnosie).
  • Hyperoralité ou pica : grignotage incessant, ingestion d’objets non comestibles.
  • Anxiété et agitation au moment des repas, refus de s’asseoir, déambulation, opposition verbale ou gestuelle.
  • Inversion des rythmes : grignotage la nuit, désintérêt le jour.
Senior qui à perdu du poids en refusant de manger à cause de sa démence

Des causes multiples, souvent entremêlées

Le refus de manger s’ancre rarement dans une seule cause. Troubles cognitifs, perte de repères, modification des sens (goût, odorat), douleurs dentaires ou digestives, effets secondaires des traitements, dépression[2]. La liste est longue. 

Viennent s’ajouter les problèmes moteurs, la difficulté à mâcher, à avaler (dysphagie), et parfois la peur inconsciente de la fausse route.

L’environnement joue aussi. Bruit, agitation, lumière agressive, odeurs fortes, télévision allumée : autant de facteurs qui perturbent la concentration, génèrent de l’angoisse, coupent l’appétit. Même un changement de vaisselle ou de place à table peut déstabiliser.

LIRE AUSSI : Aidants : quand votre parent mange moins, sors moins et parle moins, faut-il s’inquiéter ?

Des conséquences à ne pas sous-estimer

La dénutrition[3] est insidieuse. Un IMC sous 21, une fonte musculaire, c’est le risque de chutes, d’infections, d’escarres, d’accélération du déclin cognitif. 

Chez les personnes déjà fragilisées, la perte d’appétit aggrave tout. Forcer n’est pas une option : cela accroît l’angoisse, expose à l’aspiration, aux fausses routes, parfois à des complications médicales plus lourdes que le bénéfice espéré.

Évaluer avec méthode pour mieux intervenir

Face à ces situations, l’évaluation structurée s’impose. L’échelle de Blandford, utilisée par les équipes soignantes, permet de classer les troubles alimentaires, d’objectiver leur fréquence, leur nature, leur gravité. Cette démarche guide la suite. 

Le médecin, pivot de la prise en charge, propose alors un plan personnalisé, adapté à la cause dominante : médicale, psychologique, environnementale, ou souvent, une combinaison de plusieurs facteurs.

Adapter les stratégies : gestes concrets à adopter

Pour soutenir les seniors au quotidien, quelques habitudes simples et attentives peuvent améliorer alimentation, confort et sécurité.

Maintenir une routine réconfortante

  • Repas aux mêmes heures, mêmes lieux, mêmes rituels. Un calendrier visuel, des alarmes, des plateaux-repas prêts à réchauffer facilitent la stabilité.
  • Fractionner si besoin : quatre à cinq petites prises dans la journée, plutôt que deux repas copieux qui épuisent.

Travailler l’alimentation et le plaisir

  • Enrichir sans alourdir : beurre, huile, fromage râpé, œufs dans les purées, soupes, compotes.
  • Jouer sur les couleurs, varier les textures, proposer des plats connus et appréciés, adoucir ce qui semble amer.
  • Utiliser des épices ou des herbes plutôt que du sel, si la tension l’exige.
  • Respecter les préférences du moment, même si elles évoluent (période sucrée, rejet du salé).
Senior avec de la démence qui reprend plaisir à s'alimenter

Aider la prise alimentaire sans infantiliser

  • Montrer le geste, guider la main, manger ensemble pour donner le rythme.
  • Privilégier une seule préparation par assiette, vaisselle colorée et antidérapante, couverts ergonomiques.
  • Favoriser les aliments à prendre avec les doigts pour ceux qui n’utilisent plus les couverts.

Sécuriser et apaiser l’environnement

  • Limiter les stimulations : une table dégagée, lumière douce, pas de télévision.
  • Rendre inaccessible tout ce qui pourrait être avalé par erreur (produits ménagers, petits objets).
  • Surveiller de près en cas d’hyperoralité ou de pica.

Hydrater sans forcer

  • Boissons variées, eau aromatisée, tisanes, soupes, laits frappés.
  • Petites quantités fréquentes, toutes les 15 à 20 minutes si possible.
  • Glaçons à sucer ou eaux gélifiées pour ceux qui refusent de boire des boissons liquides.

Préserver la dignité, respecter l’autonomie

  • Proposer, jamais imposer. Laisser le choix, valoriser chaque bouchée prise, féliciter la moindre réussite.
  • Accompagner verbalement, encourager, mais sans pression.

Quand consulter, où trouver de l’aide

Les proches ne sont pas seuls. La Fondation Vaincre Alzheimer[1] propose conseils, actualités, formations, ressources en ligne. 

Les professionnels de santé (médecin traitant, gériatre, diététicien, ergothérapeute) accompagnent, évaluent, adaptent. 

Des services de portage de repas, des auxiliaires de vie, des groupes de parole existent dans de nombreuses villes.

Foire aux questions pratiques

Comment distinguer refus de manger lié à la démence et simple perte d’appétit ?

Une perte d’appétit isolée, sans perte de poids ni modification du comportement, reste fréquente au grand âge. Face à un refus récurrent, à une perte de poids involontaire, à des troubles de reconnaissance des aliments, il s’agit d’un trouble du comportement alimentaire. Le médecin peut aider à faire la part des choses.

Faut-il recourir à la nutrition artificielle ?

Les sondes ou perfusions n’apportent pas toujours de bénéfice, surtout en fin de vie ou dans les formes avancées. Elles comportent des risques : fausses routes, infections, inconfort. La priorité reste le plaisir, la qualité de vie, en évitant l’acharnement.

Comment gérer l’hypersélectivité alimentaire ?

Partir des saveurs acceptées (souvent le sucré), enrichir ces préparations, introduire progressivement d’autres aliments en petites quantités. L’objectif : diversifier sans braquer.

Quand s’inquiéter de la perte de poids ?

Une perte de plus de 5 % du poids en un mois, ou 10 % en six mois, un IMC sous 22, une fonte musculaire visible, une fatigue accrue : ces critères justifient une consultation.

Quels gestes simples au quotidien pour les aidants ?

Surveiller l’alimentation et l’hydratation, favoriser le confort et la convivialité, prendre soin aussi de soi.

Article relu par l’équipe éditoriale avec le concours d’un contributeur expert médico-social chez Cap Retraite. Son expérience de terrain et sa connaissance des dispositifs d’aide et d’accompagnement permettant d’apporter un regard fiable et pertinent aux lecteurs.

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