On estime qu’environ 30 000 personnes vivent avec le syndrome de Diogène en France. Derrière ce chiffre se cachent des situations humaines complexes, souvent découvertes par hasard : un voisin qui s’inquiète des odeurs, une famille qui force la porte après des semaines sans nouvelles, ou un professionnel de santé qui découvre un logement devenu inhabitable. Le syndrome de Diogène n’est pas un simple problème de rangement ou un choix de vie marginal.
C’est un trouble du comportement profond qui touche majoritairement les personnes âgées de plus de 60 ans, avec une prédominance chez les femmes (liée notamment à leur espérance de vie plus longue).
Ce qui rend ce syndrome particulièrement difficile à gérer, c’est que la personne concernée ne perçoit généralement pas la gravité de sa situation et refuse catégoriquement toute aide extérieure.
Les signes qui doivent alerter
Repérer le syndrome de Diogène n’est pas toujours évident, surtout dans les phases initiales. La personne peut maintenir une apparence relativement normale lors de ses rares sorties, masquant ainsi la réalité de son quotidien.
L’accumulation compulsive : quand le logement devient invivable
L’accumulation compulsive constitue l’un des signes les plus visibles. On parle de syllogomanie : la personne entasse des objets sans logique apparente. Journaux vieux de plusieurs années, emballages vides, boîtes en carton, vêtements usés, mais aussi nourriture périmée, vaisselle sale… tout s’accumule jusqu’à rendre le logement impraticable. Les pièces deviennent des labyrinthes dangereux où le risque de chute augmente considérablement.
Ce qui frappe dans cette accumulation, c’est l’impossibilité absolue de se séparer de quoi que ce soit. Même face à un objet manifestement inutile ou cassé, la personne résiste à l’idée de s’en défaire. Cette difficulté va bien au-delà d’un simple attachement sentimental.

Une hygiène progressivement abandonnée et des problèmes de santé ignorés
La négligence de l’hygiène personnelle constitue un autre marqueur important. La personne arrête progressivement de prendre soin d’elle : douches espacées puis abandonnées, vêtements portés pendant des semaines, hygiène bucco-dentaire inexistante.
Cette incurie s’accompagne souvent d’infections cutanées, de problèmes respiratoires ou dentaires qui ne sont pas traités.
Un isolement croissant accompagné de méfiance envers l’entourage
L’isolement social s’installe de façon insidieuse. Les visites se raréfient, puis cessent complètement. La personne ne répond plus au téléphone, laisse son courrier s’empiler sans l’ouvrir, ferme ses volets en pleine journée.
Cet isolement s’accompagne fréquemment d’une méfiance croissante envers autrui, pouvant aller jusqu’à des attitudes paranoïaques.
Le déni et les signaux discrets qui compliquent toute intervention
Le déni reste peut-être l’aspect le plus déroutant pour l’entourage. Face aux remarques ou aux tentatives d’aide, la personne minimise, nie ou se met en colère. Elle ne voit pas le problème, ou refuse de l’admettre. Cette absence de conscience rend toute intervention extrêmement délicate.
D’autres signes plus discrets méritent attention : troubles de l’alimentation (repas sautés, perte de poids inexpliquée), fatigue persistante, chutes non signalées, appareils défectueux jamais réparés, absence de chauffage en hiver. Dans les situations avancées, des infestations de nuisibles (rongeurs, cafards) peuvent apparaître.
Une variante méconnue : le syndrome de Diogène « propre »
Il existe une forme particulière du syndrome où la personne accumule des objets tout en maintenant une hygiène personnelle et domestique irréprochable, voire excessive. Le logement peut être encombré mais propre, et la personne elle-même présente une apparence soignée. Elle peut même développer une obsession du nettoyage, utilisant quotidiennement des produits désinfectants.
Cette variante est encore plus difficile à identifier car l’entourage ne perçoit pas immédiatement la souffrance psychologique sous-jacente.
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D’où vient ce trouble ?
Les origines du syndrome de Diogène sont multiples et souvent intriquées.
Les troubles psychiatriques ou neurologiques
Dans de nombreux cas, on retrouve des troubles psychiatriques ou neurologiques sous-jacents : dépression[2] profonde, schizophrénie, troubles obsessionnels compulsifs, démence fronto-temporale ou maladie d’Alzheimer, syndrome de Korsakoff lié à l’alcool.
Les événements de vie traumatiques
Les événements traumatiques jouent également un rôle déclencheur majeur. Le décès d’un conjoint après des décennies de vie commune, la perte d’un animal de compagnie qui était le dernier lien affectif, une agression, un accident grave, une hospitalisation prolongée… Ces bouleversements peuvent faire basculer une personne déjà fragile dans ce repli sur soi pathologique.
Les grandes transitions du vieillissement
Le passage à la retraite, un déménagement forcé ou la perte progressive d’autonomie physique constituent d’autres facteurs précipitants. La personne se sent inutile, abandonnée par la société, incapable de faire face aux changements.
Des fragilités anciennes ou un mécanisme de défense face au sentiment d’abandon
Certaines histoires de vie prédisposent à ce syndrome : carences affectives durant l’enfance, parcours marqué par la solitude, absence de réseau familial ou social solide. Le syndrome s’installe alors progressivement, par accumulation silencieuse de fragilités.
Ce qui est frappant, c’est que le syndrome de Diogène n’est pas toujours lié à une pathologie identifiable. Parfois, aucun trouble psychiatrique ou neurologique n’est détecté. Il peut alors s’agir d’un mécanisme de défense face au vieillissement, à la peur du regard des autres, ou à un sentiment d’inutilité croissant.
Comment poser le diagnostic ?
Le diagnostic du syndrome de Diogène repose essentiellement sur l’observation clinique. Il n’existe pas d’examen médical spécifique, pas de prise de sang ou d’imagerie qui permettrait de confirmer le trouble.
L’observation et la visite à domicile
La visite à domicile reste indispensable pour évaluer réellement la situation.
Le médecin traitant est souvent le premier professionnel sollicité, mais un gériatre, un psychiatre ou un psychologue peuvent être nécessaires pour affiner le diagnostic.
L’alerte donnée par l’entourage et les professionnels de proximité
Le rôle de l’entourage dans le repérage est crucial. Ce sont souvent les voisins qui donnent l’alerte : odeurs inhabituelles, courrier qui déborde de la boîte aux lettres, volets constamment fermés, absence prolongée de la personne. La famille, quand elle existe et maintient le contact, peut aussi remarquer des changements progressifs lors des visites.

Des critères cumulés : incurie, isolement et refus d’aide
Le diagnostic prend en compte plusieurs éléments : la négligence manifeste du logement, l’hygiène corporelle défaillante, l’isolement social marqué, le déni de la situation, et surtout le refus d’aide extérieure.
Les risques pour la santé et la sécurité
Vivre dans ces conditions a des conséquences dramatiques sur la santé.
- Les infections se multiplient : cutanées, respiratoires, urinaires.
- La prolifération de moisissures, bactéries et parasites dans le logement insalubre expose à des allergies sévères et à des maladies chroniques.
- La malnutrition s’installe souvent. La personne saute des repas, mange des aliments périmés, développe des carences importantes qui affaiblissent encore son organisme.
- Les chutes deviennent fréquentes dans un logement encombré, entraînant fractures et traumatismes.
- Sur le plan psychologique, la dépression de la personne âgée s’aggrave, l’anxiété devient envahissante, et parfois des idées délirantes ou des hallucinations apparaissent. La honte et la culpabilité, même non exprimées, rongent la personne.
Les statistiques sont préoccupantes : environ 46% des personnes diagnostiquées décèdent dans les cinq ans suivant le diagnostic, souvent suite à des complications infectieuses, des pneumonies ou des états de dénutrition[3] sévère.
Comment aider un proche atteint du syndrome de Diogène ?
C’est probablement la question la plus difficile. Comment intervenir auprès d’une personne qui nie le problème et rejette toute aide ? La réponse tient en un mot : progressivement.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire
Intervenir de façon brutale représente le plus grand risque. Forcer l’entrée du logement pour tout nettoyer en l’absence de la personne, jeter ses affaires sans son consentement, même avec les meilleures intentions, peut provoquer un stress majeur aux conséquences dramatiques : arrêt de l’alimentation, abandon des traitements médicaux, ou même idées suicidaires.
La personne vit cette intervention comme une intrusion, un vol, un abandon. Ses objets, aussi inutiles soient-ils à nos yeux, constituent pour elle un cocon protecteur, un univers familier. Les retirer brutalement, c’est la dépouiller de ses repères.
L’approche recommandée : patience et travail d’équipe
La prise en charge efficace du syndrome de Diogène nécessite une coordination entre plusieurs acteurs : professionnels de santé (médecin traitant, psychiatre, infirmiers), travailleurs sociaux, famille quand elle existe, et parfois curateurs ou tuteurs.
Instaurer une relation de confiance et respecter le rythme de la personne
La première étape consiste à établir une relation de confiance avec un intervenant principal. Cela peut prendre des semaines, voire des mois. Il faut accepter le rythme de la personne, respecter ses peurs, ne pas juger, écouter vraiment.
Bilan médical, suivi psychologique et thérapies adaptées
Parallèlement, un bilan médical et psychologique complet doit être réalisé pour identifier d’éventuels troubles sous-jacents. Si une démence, une schizophrénie ou une dépression sévère est diagnostiquée, un traitement médicamenteux adapté peut être proposé. Dans certains cas, une hospitalisation en gériatrie[4] ou en psychiatrie devient nécessaire, notamment si la situation présente un danger immédiat.
Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) montrent de bons résultats lorsqu’aucun trouble psychiatrique grave n’est identifié. Un psychologue spécialisé accompagne la personne pour modifier progressivement ses comportements d’accumulation, travailler sur ses peurs, et instaurer des habitudes plus saines. Le processus est long et demande un engagement sur plusieurs mois.
Nettoyage du logement et interventions sur le cadre de vie
Le nettoyage du logement doit être envisagé avec précaution. Il ne peut se faire qu’avec l’accord de la personne, idéalement en sa présence ou après une préparation psychologique. Faire appel à des organismes spécialisés dans ce type de situations est fortement recommandé. Ces professionnels connaissent les précautions à prendre et savent comment procéder sans aggraver le mal-être.
Dans certains cas, une extraction temporaire de la personne (hospitalisation courte) permet de réaliser un assainissement complet du logement tout en la protégeant du stress de voir ses affaires manipulées.
Les solutions d’accompagnement au quotidien
Selon le degré d’autonomie et la gravité de la situation, plusieurs options existent :
Maintien à domicile avec accompagnement renforcé
Le maintien à domicile avec suivi renforcé peut être envisagé si la personne accepte un minimum d’aide.
Des services comme les SSIAD[5] (Services de Soins Infirmiers à Domicile) assurent des passages réguliers. Une aide à domicile intervient pour le ménage, la préparation des repas, l’accompagnement dans les gestes du quotidien. Des plateformes territoriales d’appui (PTA) coordonnent l’ensemble des intervenants.
L’entrée en établissement spécialisé pour plus de sécurité
L’intégration en établissement spécialisé (EHPAD[1], foyer médicalisé) devient nécessaire quand la personne ne peut plus vivre seule en sécurité, même avec un accompagnement renforcé.
Cette solution est souvent vécue difficilement par la personne et sa famille, mais elle garantit un cadre sécurisé et un suivi médical constant.
Recours à la protection juridique en cas de refus d’aide
Dans les situations où la personne refuse obstinément toute aide et se met en danger, une mesure de protection juridique (curatelle[6] ou tutelle[7]) peut être demandée.
Hospitalisation sans consentement dans les situations extrêmes
En dernier recours, si le danger est immédiat et que la personne présente des troubles psychiatriques sévères, une hospitalisation sans consentement peut être décidée dans le strict respect du cadre légal.
Le rôle crucial de l’entourage
Si vous êtes confronté à cette situation avec un proche, vous vous sentez probablement démuni, coupable parfois de ne pas avoir vu les signes plus tôt, ou épuisé par les refus répétés d’aide.
Votre rôle est pourtant essentiel. Maintenir le lien, même ténu, même difficile, c’est déjà beaucoup. Des visites régulières, même courtes, des appels téléphoniques, montrent à la personne qu’elle n’est pas abandonnée.
N’hésitez pas à solliciter une évaluation médico-sociale via le médecin traitant. Contactez les centres locaux d’information et de coordination (CLIC[8]) ou les dispositifs d’action de coordination (DAC) de votre secteur. Ces structures peuvent vous orienter vers les ressources adaptées et vous soutenir dans vos démarches.
Prenez aussi soin de vous. Accompagner une personne atteinte du syndrome de Diogène est émotionnellement éprouvant. Des groupes de soutien pour les aidants existent, et un suivi psychologique peut vous aider à tenir sur la durée.
Questions fréquentes
Le syndrome de Diogène peut-il guérir ?
Il n’existe pas de guérison au sens strict, mais une prise en charge adaptée permet d’améliorer significativement la qualité de vie. Avec un accompagnement pluridisciplinaire sur le long terme, certaines personnes parviennent à retrouver un équilibre et des conditions de vie acceptables. La clé réside dans la précocité de l’intervention et l’acceptation progressive de l’aide par la personne.
Peut-on forcer une personne à accepter de l’aide ?
Légalement, on ne peut pas contraindre une personne à accepter de l’aide si elle est considérée comme capable de discernement et qu’aucune maladie psychiatrique grave n’est diagnostiquée. En revanche, si un danger immédiat pour sa santé ou celle d’autrui est avéré, ou si des troubles psychiatriques sévères sont identifiés, des mesures de protection ou une hospitalisation peuvent être décidées par les autorités compétentes.
Combien de temps dure la prise en charge ?
La prise en charge s’inscrit dans la durée, souvent plusieurs mois voire plusieurs années. Il n’y a pas de solution rapide. L’amélioration est progressive et nécessite patience, coordination entre professionnels, et surtout respect du rythme de la personne. Les rechutes sont possibles et doivent être anticipées dans le suivi.
Qui contacter en premier lieu ?
Le médecin traitant constitue le premier interlocuteur. Il peut réaliser une visite à domicile, évaluer la situation, orienter vers les spécialistes nécessaires (gériatre, psychiatre) et mobiliser les services sociaux. Si vous n’avez pas accès au médecin traitant, contactez le CLIC (Centre Local d’Information et de Coordination) de votre secteur ou les services sociaux de votre mairie.
✅ Article relu par l’équipe éditoriale avec le concours d’un contributeur expert médico-social chez Cap Retraite. Son expérience de terrain et sa connaissance des dispositifs d’aide et d’accompagnement permettant d’apporter un regard fiable et pertinent aux lecteurs.
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[1] EHPAD
Les EHPAD sont des établissements médicalisés qui accueillent des personnes âgées qui ont besoin de soins médicaux réguliers et d’une aide dans leur vie quotidienne.
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[2] Dépression
La dépression est un état de tristesse profonde et prolongée, où une personne perd l’intérêt pour les activités et se sent épuisée, qui est très fréquent chez les seniors.
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[3] Dénutrition
La dénutrition est un manque de nutriments dans leur alimentation, ce qui peut entraîner une perte de poids, une faiblesse physique et des problèmes de santé chez la personne âgée.
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[4] Gériatrie
La gériatrie est une spécialité médicale qui se concentre sur la santé et les soins des personnes âgées.
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[5] SSIAD
Le Service de Soins Infirmiers à Domicile (SSIAD) un service qui fournit des soins infirmiers et de l’aide à domicile pour aider les personnes âgées ou malades à vivre chez…
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[6] Curatelle
La curatelle est une mesure qui aide une personne vulnérable à gérer ses affaires, tout en lui permettant de garder une certaine indépendance.
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[7] Tutelle
La tutelle est un mesure de protection judiciaire où une personne est désignée pour prendre soin des affaires personnelles et financières d’une personne qui ne peut plus le faire elle-même…
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[8] CLIC
Le CLIC est un centre local qui aide les personnes âgées en fournissant des informations et des conseils sur les services et les aides financières disponibles, ainsi que les démarches…
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