L’Agirc-Arrco, le régime de retraite complémentaire des salariés du privé, applique aujourd’hui des règles de réversion parmi les plus généreuses du paysage français. Pas de condition de ressources, un taux de 60 % des points accumulés par le défunt, un délai de demande clairement fixé. Pourtant, l’équilibre du système est questionné par les partenaires sociaux, qui pilotent le régime à parité. Un projet revient régulièrement sur la table : appliquer une proratisation selon la durée du mariage. Pour les unions courtes, les seconds mariages tardifs ou les couples mariés peu de temps avant le décès, cette piste pourrait diviser la pension par deux ou par quatre. Le décryptage des enjeux, des calendriers et des chiffres.
La réversion Agirc-Arrco aujourd’hui : un dispositif lisible
En juin 2026, la réversion Agirc-Arrco fonctionne sur des règles stables :
- Le conjoint survivant doit avoir été marié au défunt : le PACS et le concubinage n’ouvrent aucun droit, comme au régime général.
- L’âge minimum est de 55 ans (ou aucune condition d’âge si le bénéficiaire a deux enfants à charge ou est invalide).
Le taux est de 60 % des points Agirc-Arrco accumulés par le défunt durant toute sa carrière dans le secteur privé. La valeur du point est gelée à 1,4386 euro jusqu’au 1er novembre 2026, premier gel depuis la création du régime unifié en 2019. Aucun plafond de ressources ne s’applique : que le bénéficiaire dispose de revenus modestes ou confortables, la réversion est versée intégralement.
Côté démarches, le délai-clé est de 12 mois après le décès. Une demande déposée dans cette fenêtre déclenche un versement rétroactif depuis le mois suivant le décès. Au-delà, les mois écoulés sont perdus définitivement.

Un exemple de calcul actuel pour fixer les ordres de grandeur
Pour mesurer ce qu’une proratisation changerait, partons d’une situation type. Un salarié du privé décédé à 72 ans avait accumulé 10 000 points Agirc-Arrco sur sa carrière complète.
Le calcul actuel de la réversion donne : 10 000 points x 1,4386 euro x 60 % = 8 631,60 euros bruts par an, soit environ 719,30 euros par mois avant prélèvements sociaux.
Ce montant est versé au conjoint survivant, quelle que soit la durée du mariage : qu’ils aient été mariés deux ans ou trente-cinq ans, la pension est identique. C’est précisément ce point qui est aujourd’hui contesté dans plusieurs scénarios de réforme.
Le projet de proratisation : un mécanisme à double détente
Le scénario travaillé par le Conseil d’orientation des retraites introduit une double proratisation. Le calcul de la réversion intégrerait deux ratios :
- Le ratio de la durée du mariage rapporté à la durée totale d’assurance du défunt
- Le ratio classique entre conjoints, en cas de remariages multiples
Concrètement, la formule deviendrait : taux de réversion x durée du mariage / durée d’assurance du défunt. Si le défunt a cotisé 40 ans et que le mariage a duré 10 ans, le ratio est de 10/40 = 25 %. Appliqué au taux de 60 %, la réversion effective tombe à 15 % des points.
- L’argument des partisans : refléter la « solidarité conjugale réelle » et éviter qu’un mariage de quelques mois ouvre les mêmes droits qu’une union de toute une vie.
- L’argument des opposants : pénaliser les seconds mariages, fréquents chez les seniors, et fragiliser les conjoints survivants de mariages tardifs, en majorité des femmes.
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Simulations chiffrées : qui gagne, qui perd ?
Pour comprendre l’impact concret, on reprend la même base que précédemment : un défunt ayant accumulé 10 000 points Agirc-Arrco sur 40 années de carrière. La réversion actuelle est de 8 631,60 euros bruts annuels. Voici comment elle évoluerait selon la durée du mariage avec une double proratisation.
| Durée du mariage | Ratio mariage / carrière | Réversion actuelle (60 %) | Réversion après proratisation | Perte mensuelle |
|---|---|---|---|---|
| 5 ans | 5/40 = 12,5 % | 8 631,60 euros | 1 078,95 euros | -629,40 euros/mois |
| 10 ans | 10/40 = 25 % | 8 631,60 euros | 2 157,90 euros | -539,48 euros/mois |
| 20 ans | 20/40 = 50 % | 8 631,60 euros | 4 315,80 euros | -359,65 euros/mois |
| 30 ans | 30/40 = 75 % | 8 631,60 euros | 6 473,70 euros | -179,83 euros/mois |
| 40 ans | 40/40 = 100 % | 8 631,60 euros | 8 631,60 euros | 0 euro |
L’impact est massif pour les unions courtes. Une veuve d’un mariage de 5 ans verrait sa réversion passer de 719 euros mensuels à 90 euros environ. Pour un mariage de 30 ans, la perte est plus contenue mais reste significative : 180 euros mensuels en moins, soit 2 158 euros par an.
Pourquoi la proratisation cristallise les craintes
Trois profils inquiètent particulièrement les défenseurs des droits des conjoints survivants :
- Les seconds mariages tardifs. Un retraité qui se remarie à 65 ans avec une personne plus jeune, après une vie professionnelle complète, transmet aujourd’hui à son nouveau conjoint une réversion à taux plein. Avec une proratisation, le second conjoint ne toucherait qu’une fraction marginale, malgré une espérance de vie commune potentiellement longue.
- Les unions de fin de vie. Mariages célébrés peu de temps avant un décès, parfois dans un cadre de soins palliatifs ou pour régulariser une longue vie commune. Ces situations, qui peuvent paraître marginales, concernent en réalité plusieurs milliers de couples chaque année. La proratisation viendrait quasiment vider la réversion de son contenu.
- Les femmes au foyer de mariages courts. Les conjoints qui ont peu ou pas cotisé personnellement comptent sur la réversion pour maintenir leur niveau de vie. Si elles sont issues d’un mariage court, la chute de revenus pourrait être brutale.

Le calendrier décisionnel à l’Agirc-Arrco
Contrairement au régime général, l’Agirc-Arrco n’est pas piloté par le législateur mais par les partenaires sociaux (patronat et syndicats), réunis au sein du conseil d’administration. Toute modification du régime nécessite un accord national interprofessionnel (ANI), suivi d’une transposition dans le règlement du régime.
Le conseil d’administration du 17 octobre 2025 n’a pas trouvé d’accord entre les partenaires sociaux sur les évolutions du régime, ce qui explique notamment le gel de la valeur du point. Sur la question de la réversion, aucune piste n’a été tranchée. Les partenaires sociaux ont engagé un cycle de réunions techniques en 2026 pour préparer un éventuel accord, sans calendrier ferme.
Plusieurs scénarios sont étudiés :
- statu quo,
- proratisation simple (durée du mariage sans rapport à la carrière),
- double proratisation (modèle COR),
- alignement progressif sur le régime général (54 % avec plafond de ressources).
Comparaison avec le régime général : un écart significatif
Le régime général n’applique pas de proratisation selon la durée du mariage. La réversion est calculée à 54 % de la pension du défunt, soumise au plafond de ressources de 25 001,60 euros (personne seule) ou 40 002,56 euros (couple) en 2026.
| Critère | Régime général | Agirc-Arrco |
|---|---|---|
| Taux | 54 % de la pension | 60 % des points |
| Âge minimum | 55 ans | 55 ans (ou 2 enfants à charge) |
| Condition de ressources | Oui (25 001,60 euros/an seul) | Non |
| Durée minimale de mariage | Aucune | Aucune |
| Effet du remariage | Pas de perte (plafond couple) | Perte définitive |
| Proratisation durée mariage | Non (projet COR à l’étude) | Non (projet à l’étude) |
| Cumul avec retraite personnelle | Oui | Oui |
L’écart le plus visible reste la condition de ressources. Le régime général filtre les bénéficiaires par leurs revenus, l’Agirc-Arrco ne le fait pas. Un éventuel alignement risquerait d’introduire ce filtre dans le régime complémentaire, ce qui constituerait un changement majeur pour des millions de conjoints survivants.
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Les arguments échangés au conseil d’administration
Du côté patronal, les organisations rappellent que les régimes de retraite doivent être soutenables financièrement. La double proratisation est présentée comme un mécanisme de rationalisation qui ne pénalise pas les unions longues mais ajuste les droits aux unions courtes, jugées moins prioritaires.
Du côté syndical, les positions sont plus divisées. Les organisations attachées à la défense des conjoints survivants alertent sur la régression sociale qu’impliquerait la proratisation, en particulier pour les femmes (qui représentent près de 90 % des bénéficiaires de réversion).
D’autres syndicats acceptent l’idée d’une rationalisation, mais à condition que les économies dégagées soient redistribuées vers les unions longues à faibles revenus.
Ce que peut faire un couple aujourd’hui
Sans réforme votée, il n’y a aucune action urgente à entreprendre. Le statu quo reste favorable au conjoint survivant. Trois réflexes restent toutefois utiles.
- Vérifier le relevé de points Agirc-Arrco du futur défunt. Plus le total est élevé, plus la réversion sera substantielle. Un trimestre oublié, une période de chômage non déclarée ou un changement d’employeur mal pris en compte peuvent faire perdre plusieurs centaines d’euros annuels.
- Anticiper la demande. La règle des 12 mois reste impérative en cas de décès. Une demande tardive entraîne la perte définitive des mois écoulés.
- Enfin, pour les couples non mariés, garder en tête que l’Agirc-Arrco reste fermée au PACS et au concubinage. Si la protection du partenaire est un enjeu central, le mariage demeure la seule voie efficace en 2026.
FAQ
La proratisation Agirc-Arrco est-elle déjà appliquée ?
Non. En juin 2026, aucune proratisation selon la durée du mariage ne s’applique. Le taux reste fixé à 60 % des points du défunt, quelle que soit la durée de l’union. Le projet est étudié au conseil d’administration mais n’a fait l’objet d’aucune décision.
Si la réforme passait, s’appliquerait-elle aux pensions déjà versées ?
Les réformes des retraites prévoient en général une application aux nouvelles pensions liquidées, sans remise en cause des droits déjà ouverts. Mais aucune garantie juridique n’est inscrite pour le moment. Les conjoints déjà titulaires d’une réversion devraient être à l’abri, mais les futurs bénéficiaires pourraient subir les nouvelles règles.
Le PACS sera-t-il ouvert à la réversion Agirc-Arrco ?
C’est une piste évoquée dans le cadre du conclave sur les retraites, en parallèle d’une éventuelle proratisation. Une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée nationale en septembre 2025 visant le régime général, mais elle n’a pas été votée. À l’Agirc-Arrco, la décision relève des partenaires sociaux, pas du législateur.
Pourquoi le taux est-il plus élevé à l’Agirc-Arrco (60 %) qu’au régime général (54 %) ?
Le taux Agirc-Arrco a été fixé historiquement à 60 % parce que le régime complémentaire ne prévoit pas de minimum garanti ni de bonifications pour enfants comme le régime général. Le taux plus élevé compense partiellement l’absence de ces mécanismes.
Le remariage fait-il vraiment perdre toute la réversion Agirc-Arrco ?
Oui, et de manière définitive. C’est l’une des règles les plus strictes du dispositif. Un veuf ou une veuve qui se remarie perd immédiatement la réversion Agirc-Arrco. Cette règle vise à éviter le cumul de pensions de réversion issues de plusieurs unions, mais elle pénalise les recompositions familiales tardives.
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