L’entrée d’un parent en EHPAD bouleverse l’organisation financière de toute une famille. Du jour au lendemain, il faut payer un hébergement qui oscille entre 1 900 euros par mois dans un établissement public de province et plus de 4 500 euros dans le privé parisien, gérer les retraits d’espèces pour la coiffeuse ou la cafétéria, et continuer à régler l’assurance habitation du logement laissé vide. La carte bancaire du parent devient alors un objet sensible, parfois conservé par un enfant, parfois utilisée à distance, souvent sans cadre clair. Et c’est précisément là que tout dérape. Les notaires et les associations d’aide aux familles observent en 2026 une hausse continue des litiges successoraux liés à la gestion des comptes pendant le séjour en établissement. Voici les six erreurs qui transforment un simple geste d’entraide en bataille familiale.

Trouver un EHPAD

1. Garder la carte bancaire du parent sans aucune procuration formelle

C’est le scénario le plus fréquent. La fille qui habite à dix minutes de l’EHPAD[1] récupère la carte bleue de sa mère le jour de l’admission, parce qu’il faut bien payer la pharmacie, les vêtements adaptés et les sorties du dimanche. Personne ne signe rien, personne ne formalise. Tant que les relations familiales sont apaisées, ça tient. Le jour où une dispute éclate entre frères et soeurs, ou pire au moment du règlement de la succession, l’absence de procuration devient une bombe.

Sans mandat écrit, chaque utilisation de la carte peut être contestée. Pire encore, l’utilisation d’une carte bancaire sans autorisation expresse du titulaire peut être qualifiée d’abus de confiance ou d’abus de faiblesse, deux infractions punies par le Code pénal jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende selon l’article 223-15-2.

La solution est simple et gratuite. Il suffit de se rendre à l’agence bancaire du parent avec lui, tant qu’il est capable de discernement, pour signer une procuration bancaire. Elle peut être générale ou limitée à certaines opérations, par exemple plafonnée à 500 euros de retrait par semaine. Si le parent n’est plus en état de signer, il faut alors passer par une habilitation familiale prononcée par le juge des contentieux de la protection.

procuration bancaire limitée pour utiliser la carte bancaire d'un senior en ehpad

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2. Faire des retraits espèces sans tracer la moindre dépense

Marie retire 300 euros tous les quinze jours pour sa mère en EHPAD. Du cash pour le coiffeur de l’établissement, le tabac pour le voisin de chambre, les petits plaisirs du quotidien. Sur deux ans, ça représente 14 400 euros. Et au moment de la succession, son frère pose la question qui fâche : où est passé cet argent ?

L’erreur n’est pas de retirer du cash, c’est de ne rien noter. Sans cahier de comptes, sans tickets, sans relevé de dépenses, il devient impossible de justifier après coup. Le juge ou le notaire considère alors par défaut que les sommes ont profité à celui qui détenait la carte, et peut les réintégrer dans la succession au détriment de l’aidant.

La règle d’or tient en trois lignes. Un cahier dédié, avec date, montant et destination de chaque dépense. La conservation systématique des tickets, factures pharmacie, reçus coiffeur. Un envoi mensuel par mail aux autres membres de la famille avec le solde et les opérations, même si personne ne le demande. Cette transparence préventive éteint 90 % des conflits avant qu’ils n’éclatent.

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3. Confondre le patrimoine du parent avec les besoins de l’aidant

L’aidant principal est souvent un enfant qui sacrifie du temps, parfois sa carrière, pour gérer l’EHPAD du parent. Frustration légitime, fatigue réelle. Vient alors la tentation de se « rembourser » sur le compte du parent. Un plein d’essence facturé pour les visites, un repas au restaurant après une journée difficile, des courses personnelles glissées dans le panier de la mère. Chaque opération paraît anodine, mais l’addition crée un mélange comptable qui devient indéfendable.

La banque peut alors interroger le titulaire ou le mandataire, bloquer une opération suspecte, voire engager sa propre responsabilité si elle laisse passer un abus manifeste. Plusieurs établissements ont été condamnés ces dernières années pour défaut de vigilance, dont trois banques solidairement condamnées par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence en février 2025.

Le bon réflexe consiste à séparer strictement les comptes. Si l’aidant engage des frais pour le parent, il les paie d’abord avec sa propre carte, puis se fait rembourser par virement avec un libellé clair, type « remboursement courses du 12 mars, ticket joint ». Cette traçabilité protège tout le monde.

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4. Ne pas informer les frères et soeurs des dépenses en temps réel

Le silence est le carburant des conflits successoraux. Un enfant qui gère seul, par devoir ou par habitude, sans rien dire aux autres pendant trois ans, créé mécaniquement de la suspicion. Même si tout est parfaitement géré, l’absence d’information construit chez les autres l’idée qu’il y a quelque chose à cacher. Au décès, les héritiers ou le notaire peuvent réclamer aux banques les relevés du défunt sur les dix dernières années, durée légale de conservation des documents bancaires fixée par l’article L123-22 du Code de commerce. La moindre opération étrange devient alors l’objet d’une procédure.

La communication régulière coûte peu et désamorce beaucoup. Un mail trimestriel, une réunion familiale annuelle, un tableau partagé sur Google Drive avec les comptes du parent, l’EHPAD, les pharmacies. Même les membres de la famille qui ne veulent pas s’impliquer reçoivent l’information, ce qui les empêche plus tard de prétendre qu’ils ont été tenus à l’écart.

Cette transparence devient cruciale quand le parent dispose encore d’un patrimoine immobilier ou de placements. Les enfants qui découvrent au décès qu’un PEL a été clôturé ou qu’une assurance-vie a changé de bénéficiaire pendant le séjour en EHPAD ouvrent presque systématiquement un contentieux.

fratrie s'organisant pour payer les frais d'ehpad d'un parent

5. Continuer à utiliser la carte après l’ouverture d’une mesure de protection

Quand un parent perd ses facultés et qu’une mesure de protection est prononcée, tutelle, curatelle[2] renforcée ou habilitation familiale, les règles changent radicalement. Toutes les procurations bancaires antérieures sont automatiquement annulées par le prononcé de la mesure, et la personne habilitée ne peut pas en consentir de nouvelles. Seule la personne désignée par le juge peut désormais représenter le majeur protégé, dans le cadre strict défini par le jugement.

L’erreur classique consiste à continuer à utiliser la carte comme avant, parce que personne n’a pris la peine de relire le jugement. Or, le régime de l’habilitation familiale impose de revoir la gestion des moyens de paiement avec la banque. Le majeur protégé peut généralement conserver une carte de retrait plafonnée pour ses menues dépenses, selon l’accord trouvé avec l’établissement bancaire et la volonté qu’il peut exprimer. La personne habilitée, elle, gère le compte au-delà de ce plafond. Toute utilisation par un tiers non habilité, même bienveillante, sort du cadre légal.

Le réflexe à avoir au prononcé d’une mesure de protection est de prendre rendez-vous immédiatement avec la banque, avec le jugement en main. Le conseiller bloque les anciennes procurations, ouvre les nouvelles, plafonne les retraits selon les directives du juge, et adapte les moyens de paiement. Cette mise à jour évite que des opérations parfaitement bienveillantes soient ensuite requalifiées en infractions.

6. Dépasser les seuils qui déclenchent l’alerte de la banque

Le devoir de vigilance imposé aux banques par l’ACPR les conduit à examiner les opérations atypiques sur les comptes de personnes âgées vulnérables. Selon les lignes directrices de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, sont considérées comme anomalies apparentes

  • les retraits d’espèces inhabituels par rapport aux revenus et au fonctionnement historique du compte, 
  • les déplafonnements de carte sollicités, 
  • les motifs avancés de manière contradictoire ou prétendument très urgents, 
  • le changement d’agence pour effectuer une opération sensible, ou un comportement en agence qui interroge.

Concrètement, un parent qui retirait 200 euros par mois pendant dix ans et dont le compte affiche soudain 1 500 euros de retraits hebdomadaires déclenche une vérification. La banque peut appeler le titulaire, contacter le mandataire, voire effectuer une déclaration de soupçon en cas de doute sérieux. Sa responsabilité est engagée si elle laisse passer un abus de faiblesse manifeste, comme l’a rappelé la Cour d’appel d’Aix-en-Provence en février 2025 en condamnant solidairement trois banques.

Pour éviter de tomber dans le filet, deux pratiques. Anticiper en informant la banque dès l’entrée en EHPAD du changement de mode de vie, des nouveaux postes de dépense, du mandataire désigné. Et lisser les opérations dans le temps. Plutôt qu’un retrait de 800 euros une fois par mois, mieux vaut deux retraits de 400 euros à quinze jours d’intervalle. Plutôt qu’un virement annuel de 5 000 euros pour des travaux dans le logement du parent, mieux vaut un mandat documenté avec devis et factures associées.

Ce que la jurisprudence rappelle en 2026

Les tribunaux civils et pénaux français ont rendu ces dernières années des décisions de plus en plus fermes sur les dépenses contestées par les héritiers. Le principe est constant. Celui qui détient la carte ou la procuration porte la charge de la preuve. C’est à lui de démontrer que chaque euro retiré a profité au parent, et non à lui-même. À défaut, les sommes sont réintégrées dans la succession et viennent en moins-perçu sur sa part d’héritage.

Cette logique change complètement la manière d’aborder la gestion du compte. La question n’est plus « ai-je le droit de faire cette dépense ? » mais « pourrais-je la prouver devant un juge dans cinq ans ? ». Si la réponse est non, il faut soit renoncer à l’opération, soit la documenter immédiatement.

Les bons réflexes pour gérer sereinement

Trois piliers structurent une gestion saine du compte d’un parent en EHPAD : 

  • un cadre juridique clair, procuration ou habilitation familiale, jamais une gestion de fait ; 
  • une traçabilité totale, cahier, justificatifs, relevés partagés ;
  • une communication régulière avec les autres membres de la famille, même ceux qui semblent désintéressés.

Pour les situations complexes, le recours à un tiers de confiance peut désamorcer les tensions. Un notaire peut être désigné pour superviser les comptes annuellement, un mandataire judiciaire à la protection des majeurs peut être nommé par le juge à la place d’un enfant, une association de médiation familiale peut organiser les discussions difficiles. Le coût de ces interventions, quelques centaines d’euros par an, est sans commune mesure avec les frais d’une procédure successorale contentieuse, qui peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros et durer cinq à dix ans.

L’enjeu dépasse l’argent. Les conflits successoraux liés à la gestion d’un compte en EHPAD brisent durablement les fratries. Frères et soeurs qui ne se parlent plus, neveux et nièces qui grandissent sans connaître leurs cousins, parents qui meurent en imaginant leurs enfants réconciliés alors que la guerre couve. Les six erreurs détaillées ici ne sont pas des subtilités juridiques. Ce sont les pièges concrets dans lesquels tombent chaque année des dizaines de milliers de familles françaises, et qu’une organisation rigoureuse permet d’éviter sans difficulté particulière.

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Augustin,Augustin , rédacteur chez Cap Retraite et expert digital. Il crée des contenus à impact social dédiés au grand âge et aux familles aidantes.

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