Dans les couloirs silencieux des EHPAD[1], l’escarre n’est jamais un simple accident de parcours. Sur une peau fragile, la moindre rougeur trahit une histoire de pression, de dépendance[3], de surveillance. Ce terme médical, souvent murmuré entre deux portes, fait planer une question déstabilisante pour les familles : la survenue d’une escarre[2], est-ce la fatalité d’une santé déclinante, ou le signal d’une prise en charge défaillante ?

Escarre : comprendre la blessure, saisir les enjeux

Souvent méconnue, l’escarre est pourtant l’une des complications les plus redoutées de l’immobilité chez la personne âgée, tant par sa gravité que par ses répercussions au long cours.

Comment se forme une escarre : mécanismes et zones à risque

Une escarre – ou ulcère de pression – désigne une plaie cutanée, creusant la peau parfois jusqu’à l’os. Elle s’installe là où le corps repose trop longtemps : sacrum, talons, hanches, omoplates. Immobilité prolongée, circulation sanguine entravée, tissus privés d’oxygène, la nécrose s’invite. 

Dans les EHPAD, entre 5 et 15 % des personnes âgées en souffrent, selon différentes enquêtes régionales et nationales.

LIRE AUSSI : Les 4 stades des escarres : évolution et zones à risque

Des conséquences lourdes pour la santé et la qualité de vie

La gravité d’une escarre ne se mesure pas qu’à la profondeur de la plaie. Douleurs, infections, perte d’autonomie, hospitalisations à répétition, amputation, décès : les conséquences bouleversent la vie du résident et de ses proches. 

La cicatrisation de l’escarre s’étire souvent sur des semaines, parfois sur des mois, et chaque complication fait reculer un peu plus l’espoir d’un retour à l’équilibre.

senior en perte d'autonomie après ne escarre mal soignée en EHPAD

LIRE AUSSI : Peut-on mourir d’une escarre ? Voici les signes, conséquences et soins possibles

Facteurs de risque : le terrain avant la faute

Une escarre ne jaillit pas sans prévenir. Plusieurs facteurs s’entremêlent, dessinant un terrain vulnérable :

  • Mobilité réduite : fractures, AVC[4], maladie neurodégénérative, simple perte d’autonomie, chaque heure d’immobilité ajoute au risque.
  • Dénutrition[5] : un apport insuffisant en protéines et calories affaiblit la peau, ralentit la réparation.
  • Déshydratation : une hydratation insuffisante rend la peau moins souple, moins résistante.
  • Comorbidités : diabète, maladies vasculaires, troubles cognitifs compliquent toute prévention.
  • Âge avancé : la peau perd son élasticité, les tissus cèdent plus vite sous la pression.
  • Incontinence[6] : l’humidité constante fragilise la peau et favorise l’apparition de lésions.

Certains résidents, très fragiles, cumulent tous ces risques. Même les meilleures équipes ne parviennent pas toujours à tout éviter. Mais la vigilance ne doit jamais baisser.

Prévention et prise en charge : le quotidien qui fait la différence

La prévention des escarres relève d’une mécanique bien huilée. Tout commence par l’évaluation : chaque résident, dès son arrivée, doit être examiné, son risque analysé à l’aide d’échelles fiables (Braden, Norton). Ensuite, tout repose sur la régularité des gestes et la coordination des équipes.

Équipements et matériel adaptés

  • Matelas anti-escarres statiques ou dynamiques, coussins de positionnement, talonnières : ces dispositifs redistribuent la pression, soulagent les points d’appui.

Repositionnements fréquents

  • Changements de position toutes les deux à trois heures pour les personnes alitées. Manipulations douces et planifiées, même la nuit si besoin.

Alimentation et hydratation ciblées

  • Menus riches en protéines et calories : viandes, œufs, fromages, desserts adaptés. Surveillance du poids, ajustement des apports.
  • Hydratation quotidienne : au moins 1,5 litre d’eau, via boissons, potages, fruits. Verres accessibles, carafes pleines, fontaines dans les espaces communs.

Surveillance cutanée et hygiène

  • Inspection visuelle quotidienne, palpation délicate des points d’appui, recherche de rougeurs, de zones chaudes, de lésions naissantes.
  • Hygiène corporelle respectueuse, soins adaptés à la fragilité de la peau.

Mobilisation et activité physique

  • Séances de kinésithérapie[7], gymnastique douce, fauteuil-pédalier, accompagnement à la marche – chaque mouvement compte.

Quand la prévention échoue, la prise en charge doit être rapide : évaluation précise de la plaie, plan de soins individualisé, pansements adaptés, traitements locaux et généraux, hospitalisation si l’évolution l’exige.

Quand la vigilance s’effondre : signes de négligence en EHPAD

Le risque existe, mais la négligence n’est jamais un hasard. Plusieurs signaux doivent alerter :

  • Absence ou mauvais usage d’équipements anti-escarres : matelas inadaptés, coussins oubliés, talonnières absentes.
  • Repositionnements irréguliers : résidents laissés des heures dans la même posture, barrières relevées en permanence, douleurs lors des soins.
  • Menus inadaptés : alimentation pauvre en apports protéiques, surveillance nutritionnelle absente, amaigrissement non pris en compte.
  • Hydratation négligée : verres vides, bouche sèche, peau plissée, accès à l’eau restreint.
  • Surveillance cutanée lacunaire : rougeurs ou lésions non détectées, défaut de transmission d’information entre soignants.
  • Mobilisation insuffisante : absence de planning kiné, pas d’activités proposées, résidents longtemps en fauteuil sans accompagnement.
  • Information déficiente auprès des familles et des résidents : silence sur les risques, absence de documents ou d’explications.
senior signalant une surveillance sommaire des escarres

La répétition de plusieurs de ces manquements doit inciter à la réaction. Quand une escarre évolue sans changement de stratégie, sans bilan adapté, sans recours à un spécialiste, la suspicion de négligence s’impose.

Responsabilités médicales, juridiques et organisationnelles

La frontière entre complication médicale et faute est ténue. Une escarre peut survenir malgré toutes les précautions, mais un défaut de soins, de coordination ou de surveillance peut engager la responsabilité de l’établissement et du médecin traitant.

  • Responsabilité civile : réparation du préjudice (souffrance, frais médicaux, préjudice moral).
  • Responsabilité pénale : poursuites possibles pour homicide involontaire, non-assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d’autrui.
  • Responsabilité administrative : pour les EHPAD publics, via le tribunal administratif.

Les familles disposent de recours : dossiers médicaux complets, signalement à l’ARS, plainte auprès du Défenseur des droits, action en justice. La constitution de la preuve reste le principal écueil : il faut démontrer un défaut de prévention, de transmission ou de soins, et prouver le lien avec la lésion.

Coordination des soins et traçabilité : la clé d’une prévention efficace

Chaque acteur du soin porte une part de responsabilité. Le médecin coordonnateur[8], les infirmiers, les aides-soignants, la direction, tous doivent veiller à la circulation de l’information, à la mise à jour régulière du dossier médical, à l’ajustement du plan de soins.

La formation continue du personnel, l’actualisation des protocoles, l’utilisation systématique des échelles de risque, la traçabilité précise des actes (date, heure, stade de la plaie, évolution, photos) protègent autant les résidents que les soignants. Sans coordination, l’alerte passe inaperçue, la complication s’aggrave, l’organisation vacille.

Questions fréquentes sur les escarres en EHPAD

Une escarre est-elle toujours un signe de négligence ?

Non. Certains profils très fragiles développent des escarres malgré des soins adaptés, mais l’absence de prévention et de réaction rapide doit alerter.

Quels recours pour les familles ?

Demander le dossier médical, signaler à l’ARS, solliciter la médiation avec l’EHPAD, consulter un avocat, saisir le Défenseur des droits, porter plainte si nécessaire.

Comment vérifier la qualité de prévention dans un EHPAD ?

Questionner sur les protocoles, les équipements, la fréquence des changements de position, l’accès à la kinésithérapie, la formation du personnel.

Peut-on demander un transfert ?

Oui, si la prise en charge est jugée insuffisante et que la sécurité du résident est en jeu.

Article relu par l’équipe éditoriale avec le concours d’un contributeur expert médico-social chez Cap Retraite. Son expérience de terrain et sa connaissance des dispositifs d’aide et d’accompagnement permettant d’apporter un regard fiable et pertinent aux lecteurs.

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