Changer de regard sur les seniors : valoriser leurs capacités et combattre les stéréotypes
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Publié le 26/02/2020 . Mis à jour le 27/02/2020

Publié le 26 Fév. 2020 . Mis à jour le 27 Fév. 2020

Entretien avec Mélissa Petit, sociologue

Cette semaine j’ai eu la chance de pouvoir échanger avec Mélissa Petit, sociologue, auteure de Les retraités, cette richesse pour la France et fondatrice de Mixing Générations, bureau d’étude en sociologie sur les questions de longévité, des seniors et de la Silver Economie. Dans cette interview, nous abordons son analyse des modes de vie des seniors et de leur rôle dans la société, ainsi que les challenges à relever face au vieillissement de la population. Enfin, nous nous attardons sur sa vision des femmes âgées.

Changer de regard sur les seniors : valoriser leurs capacités et combattre les stéréotypes

Mélissa bonjour. Pouvez-vous vous présenter, m’expliquer votre parcours et votre métier ?

Mélissa Petit (MP) : Bonjour. Pour vous parler de mes activités, je vais rapidement revenir sur la genèse.

Je me suis intéressée au sujet du vieillissement dès mon master de sociologie. À l’époque, j’avais l’intuition que les plus âgés étaient délaissés dans notre société. C’était vraiment très subjectif à l’époque. C’est ce qui m’a amenée à choisir ce thème pour mon mémoire : j’avais besoin de comprendre ce qui se jouait. Puis, j’ai poursuivi mes études avec un doctorat de sociologie sur les modes de vie des jeunes retraités.

Je pense que mon attrait pour ce thème est aussi lié au fait d’avoir grandi avec ma grand-mère. Les valeurs que ma mère et elle m’ont transmises en tant que femmes ont créé ce lien inconscient.

Peu avant d’être diplômée, je suis devenue consultante, car j’avais besoin de me sentir impliquée dans la société et d’avoir un impact que je ne pouvais avoir en tant qu’universitaire. C’est comme ça que j’ai fondé Mixing Générations en 2015. J’ai publié ma thèse Les Retraités, cette richesse pour la France l’année suivante, début 2016.

« J’avais l’intuition que les plus âgés étaient délaissés dans notre société […] J’avais besoin de comprendre ce qui se jouait. »

Je dirais que j’ai évolué : d’un sujet universitaire, j’ai fait de la compréhension des enjeux du vieillissement mon métier. Fin 2019 a été un tournant pour moi, j’ai pris conscience que je pouvais émettre, à partir des analyses faites dans le cadre des études réalisées, une opinion et prendre position. Aujourd’hui, je souhaite me consacrer de plus en plus à mettre en lumière des sujets qui me tiennent à cœur : les femmes âgées, par exemple. Mon objectif est de pouvoir porter une vision plus large, qui prenne en compte notre société dans son ensemble et notre expérience du vieillissement.

« Mon objectif est de pouvoir porter une vision plus large, qui prenne en compte notre société dans son ensemble. »

Pouvez-vous m’expliquer rapidement ce qu’est Mixing Générations ?

MP : Chez Mixing Générations, nous réalisons des études et du conseil en sociologie sur le thème du vieillissement.

En ce qui concerne les études, nous intervenons dans trois grands domaines :

  1. La compréhension de nouveaux sujets, de tendances de demain.
  2. La compréhension des comportements et des usages des individus ; les objets connectés pour les jeunes retraités, par exemple. Nous réalisons des études en ayant toujours à cœur de recueillir la parole des personnes âgées ;
  3. La réalisation d’études d’impact.

Pour la partie conseil, il s’agit d’accompagner des entreprises pour les aider à comprendre les enjeux de la Silver Économie et à élaborer des stratégies, que ce soit dans le développement de nouveaux produits et services, ou bien dans l’accompagnement de leurs salariés en fin de carrière.

Quelle est votre définition des seniors ?

MP : Pour moi, le point de départ c’est que le senior n’existe pas. C’est une pluralité de seniors qui existe. C’est une population hétérogène en raison de leurs différentes situations sociales, familiales, de santé, de leurs différentes origines culturelles, ou de la diversité de leurs lieux de vie, de leur autonomie, de leur âge, etc. Et les « seniors » sont représentés de différentes manières.

« Le senior n’existe pas. C’est une pluralité de seniors qui existe. »

Tout d’abord, en politique et dans les médias, on représente souvent les retraités du grand âge. Mais, les seniors ne se limitent pas aux personnes qui ont 85, 90 ans et plus. Et pour cette partie de la population, on se focalise sur ceux en situation de fragilité physique ou psychique, et c’est souvent l’aidant — lorsqu’il y en a un — dont on parle beaucoup.

Je pense qu’il faut sortir des représentations négatives associées au grand âge. Tout au long de sa vie, l’individu a des capacités ; il faut les valoriser, et ce quel que soit notre âge.

Autre représentation : le retraité dans sa version consommateur de biens et de services divers.

Mais, les seniors ne sont pas seulement des consommateurs, ce sont aussi des acteurs, et beaucoup d’études le montrent. On peut être acteur autrement dans notre société du 21e siècle : bénévolat formel ou informel, accompagnement (les aidants sont souvent des seniors, NDLR), présence auprès des petits-enfants, impliqués dans une activité d’une commune… Malheureusement le senior acteur est nettement sous-représenté dans les représentations. Alors qu’être acteur c’est témoigner d’une pluralité.

Enfin, quand on parle des représentations du retraité, se pose la question de l’âgisme : il y a beaucoup de discriminations inconscientes liées à l’âge.

Par exemple, on peut entendre « À ton âge, tu ne vas pas faire ça… ». On ne s’en rend pas compte, mais avec cette phrase, on prive la personne de liberté. Il faut interdire aux familles, aux institutions ou à tous d’imposer à une personne quelque chose sous prétexte qu’elle est âgée. Le fait qu’elle soit plus âgée témoigne d’une expérience de vie plus importante, il faut en tenir compte. Dès lors, l’enjeu est de travailler à l’accompagner, à lui donner le choix, pour que chaque individu soit libre tout au long de sa vie.

« “À ton âge, tu ne vas pas faire ça…”. On ne s’en rend pas compte, mais avec cette phrase, on prive la personne de liberté. »

Autre exemple : les représentations dans les médias, magazines, séries… On ne voit presque pas de seniors. Je dirais qu’en France on manque de modèles âgés. Des personnalités que l’on admire, qui ont agi, porté des messages à l’écran et en dehors… Qui sont la Meryll Streep, la Gloria Steinem ou le Morgan Freeman français ? On a besoin de les voir, de les découvrir parce qu’ils incarnent quelque chose de l’âge (la confiance, la liberté, le désir, etc.) qui peut nous donner une folle envie de leur ressembler dès aujourd’hui…

Pour moi, le mot retraite en soi est une porte d’exclusion. Des exclusions qu’on a acceptées, incorporées sans même s’en rendre compte à notre manière d’être. Un coiffeur qui propose de teindre des cheveux blancs, ça n’est pas perçu comme de la discrimination, et pourtant…

« En France, on manque de modèles âgés […] Qui sont la Meryll Streep, la Gloria Steinem ou le Morgan Freeman français ? »

À votre avis, quels sont les grands chantiers sur lesquels il faut travailler pour améliorer ces représentations stéréotypées ?

MP : Je dirais qu’il y en a cinq.

Tout d’abord, il faut dire que la question du vieillissement touche tout le monde. Bien sûr je ne sais pas ce que c’est d’avoir 70 ans ou 80 ans. Mais ; il est nécessaire de développer des modèles d’aventuriers, d’artistes… qui puissent nous apprendre comment on peut devenir un vieux un peu mieux chaque jour.

Deuxièmement, le rapport au corps et à la beauté. Il faut bousculer les représentations et montrer les plus âgés tels qu’ils sont, et notamment les femmes âgées.

Troisièmement, j’aimerais qu’on arrête d’étiqueter certains sujets comme étant « réservés aux vieux » ou « réservés aux jeunes ». Nous vivons tous dans une même société, et nous pouvons vivre des situations similaires. Un exemple : 3, 2 millions de plus de 60 ans souffrent d’isolement relationnel. Mais, il y a aussi une forte proportion de jeunes qui sont touchés, or on parle peu du sujet de l’isolement chez les jeunes ? Il faut réussir à prendre ces constats et à les traiter de façon plus globale et plus inclusive.

Quatrième enjeu, donner aux seniors les moyens de contribuer à la société et les valoriser pour ça. À la base de toute société, il y a des individus, qui ont tous un objectif de vie personnelle et qui va être utile à un collectif. Nous, humains, avons besoin de lien et d’utilité dans ce qu’on fait.

Quand on est retraité, notre contribution est différente de celle d’un actif. Dès lors, comment crée-t-on des activités qui ont un sens et permettent à tous les citoyens de contribuer ?

Par exemple, si je suis maire et que je matche les besoins de ma ville avec les compétences des plus de 60 ans, je suis dans la valorisation de l’individu. Je ne me contente pas de réunir des gens pour participer à des loisirs… Je crée tous les possibles.

Enfin, et là je fais un focus sur le grand âge, je pense qu’une question clé est « Comment redonner de l’enthousiasme dans les maisons de retraite et à domicile, dans les fragilités les plus importantes ? »

Dans votre thèse vous mettez en avant la complémentarité des seniors avec les autres générations pour faire société. Pouvez-vous m’en dire plus ?

MP : Pour moi, tous les âges ont un rôle à jouer dans la société. Si on considère les seniors comme des acteurs et pas uniquement des consommateurs, alors on va chercher à valoriser leurs capacités et à écouter leurs envies.

« Tous les âges ont un rôle à jouer dans la société. »

Quand on parle d’échanges intergénérationnels, on mise trop sur l’association des tous petits et des très âgés. On oublie qu’il existe beaucoup d’autres âges, auxquels on pourrait avoir besoin d’échanger les uns avec les autres. Je crois au concept de multi génération, qui n’est pas restrictif, et qui permet de penser que tous les âges peuvent être dans ces échanges, dont les 30 – 45 ans.

Un exemple dans le projet les Babalia de l’EGPE on met en relation des femmes primipares avec des femmes plus expérimentées, souvent grand-mères ou retraitées, pour les accompagner dans leur première maternité.

Vous avez dit en introduction vouloir défendre les femmes âgées. Pourquoi ?

MP : Défendre est peut-être un mot fort. Je veux surtout dénoncer les inégalités, faire émerger des moyens d’actions pour les supprimer et mettre en avant les spécificités de l’expérience du vieillissement au féminin.

Aujourd’hui, il y a 42 % d’écart de pension de retraite entre un homme et une femme. C’est lié à leur parcours d’emploi et à leur carrière — on sait que les femmes ont plus de risque d’avoir une carrière incomplète ou une fin de carrière à temps partiel — ainsi qu’aux inégalités de salaire.

« Il y a 42 % d’écart de pension de retraite entre un homme et une femme. »

Si on prend du recul, les choix de carrière sont liés aux choix d’orientation scolaire, eux-mêmes liés aux stéréotypes de genre nourris depuis l’enfance (les activités proposées aux enfants forgent leur cerveau. Or on ne propose pas les mêmes activités aux garçons et aux filles, NDLR).

Cette accumulation de stéréotypes fait que lorsqu’on arrive à la retraite, il n’y a pas d’équité. On omet de dire que pour avoir plus d’équité à l’âge de la retraite, il faut plus d’équité tout au long de la vie : revoir la durée du congé paternité, augmenter les salaires des femmes, être attentif sur l’orientation scolaire et favoriser la découverte d’autres métiers… Le problème pour moi est que l’on regarde trop souvent ces sujets de manière séparée.

« Pour avoir plus d’équité à l’âge de la retraite, il faut plus d’équité tout au long de la vie. »

Ces inégalités créent de la précarité, et c’est un vrai sujet, car être précaire pour une personne âgée, c’est très grave. On se doit de faire en sorte de supprimer ces écarts.

Sur la question du féminin, on parle beaucoup dans la société des moins de 50 ans, mais pas assez des autres… J’ai l’impression que même dans le féminisme, on ne les regarde, pas alors que ce sont elles qui se sont battues pour nos droits !

Demain, nous serons des femmes âgées, il y a des choses qui sont inacceptables et sur lesquelles on doit toutes et tous s’exprimer. Que ce soit sur les inégalités de pension de retraite, les représentations des femmes dans les médias, le tabou de la ménopause, les violences faites aux femmes, le fait que les statistiques s’arrêtent à 69 ans sur les violences faites aux femmes dans l’espace public alors qu’on se doit d’éclairer toutes les tranches d’âge… Nous avons besoin d’actions et de politiques publiques qui changent la donne.

Et puis ce sont nos mères et nos grand-mères. Il existe de nombreux sujets transversaux devant être pris dans leur globalité. Si on s’unissait, on en prendrait conscience. Nos mères et nos grand-mères ont vécu des choses, et ont quelque chose à nous apporter.

« Ce sont nos mères et nos grand-mères. »

Un dernier thème sur lequel j’aimerais avoir votre point de vue : la loi Grand Âge et Autonomie. Quel regard portez-vous sur ce projet ?

MP : Je pense qu’il faut souligner qu’il y a un intérêt qui a été exprimé : 4 rapports publics en 2019, cela montre qu’il va sûrement se passer quelque chose. Mais j’avoue être dubitative, car notre gouvernement semble privilégier d’autres thématiques. On peut donc se poser la question de ce qui va être financé in fine. Or, il y a un véritable besoin d’une loi grand âge : il est nécessaire de prendre des mesures concrètes et d’y mettre des financements.

« Il y a un véritable besoin au grand âge. Il est nécessaire de prendre des mesures concrètes et d’y mettre des financements. »

Ce que je retiens : la mise en lumière du besoin de coordination entre professionnels, le respect du choix de la personne, le fait de prendre en compte l’ensemble des personnes présentes (aidants, aidés, proches, professionnels…) et enfin, l’attractivité des métiers du Grand Âge.

Je pense que le vieillissement est — avec l’écologie — l’une des deux révolutions de notre temps. Le vieillissement nous touche tous. Je ne suis pas sûre que le gouvernement ait compris à quel point il est important d’agir, et maintenant.

Quels seraient pour vous les ingrédients pour permettre aux vieux de vivre mieux ?

MP : Si je mets en place de bonnes pratiques dès aujourd’hui — bien manger, bien bouger, avoir des liens avec d’autres, faire un métier ou une activité qui me plaît, partager des moments agréables et sereins, prendre soin de soi, des autres et de la société, découvrir qui l’on est — alors, de fait je vieillirai mieux demain.

Si je suis en lien dès aujourd’hui avec des générations différentes, si je m’intéresse aux autres, à nos différences, aux questions de société qui peuvent les toucher, ça veut dire que je vis bien et que je vieillirai mieux demain.

Si je trouve les moyens d’être libre de vivre comme j’en ai envie, toute ma vie je me sentirai bien.

Si j’ai des modèles de femmes et de vieux différents, qui me donnent de l’espoir, je pourrais me dire que c’est chouette de vieillir, et que c’est chouette de vivre.

Dernier ingrédient : l’amour. C’est dans le regard de l’autre qu’on existe. Être touché par d’autres, conserver cette dynamique de désir, de plaisir à tout âge est très important.

« Dernier ingrédient : l’amour. C’est dans le regard de l’autre qu’on existe. »

Merci encore à Mélissa, pour avoir partagé avec nous sa vision sur les seniors, acteurs de la société, quel que soit leur âge et leur situation, et ses convictions pour arrêter les discriminations envers les « vieux » et les femmes, pour une retraite plus égalitaire.

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